11 février 2008
DROIT DE REPONSE A JACQUES THOMET sur l'article de Nicolas Joxe dans le Monde du 15 janvier 2008
La réalité colombienne telle que je la vois par JACQUES THOMET
Jacques Thomet, ancien directeur de l´Agence France-Presse à Bogota, auteur de "Ingrid Betancourt, histoire de coeur ou raison d´Etat ? ...
Exiger la libération d'Ingrid Betancourt et de tous les otages retenus dans des conditions inhumaines par la guérilla (c’est la raison de mon combat, et rien d’autre)
Après le point de vue de Nicolas Joxe dans Le Monde daté du 15 janvier 2008, voici mes commentaires en gras et entre parenthèses, sans aucune polémique. Je ne partage pas ses opinions, mais je les respecte.
Quelques vérités sur Alvaro Uribe Difficile de ne pas réagir à l'article de Jacques Thomet “La vérité sur les FARC sort enfin” (Le Monde, 9 janvier). Pour qui connaît un tant soit peu la situation colombienne (je la connais pour avoir vécu en Colombie pendant près de six ans de 1999 à 2004. Combien de temps y avez-vous passé, Nicolas ?) , sa lecture ne peut que provoquer stupeur et colère. Dressant un portrait particulièrement élogieux d'un président colombien qui aurait tout tenté pour libérer les otages aux mains des FARC, l'auteur y lance des accusations contre la famille d'Ingrid Betancourt.
Selon cet ancien directeur de l'AFP en Colombie, le président Alvaro Uribe Velez aurait été victime d'une opération de “diabolisation” orchestrée par le gouvernement et les médias français (mon livre, Ingrid Betancourt : histoire de cœur ou raison d’Etat ? – Hugo Doc, le démontre avec force preuves). La famille d'Ingrid Betancourt est accusée d'avoir constamment “vilipendé” le président colombien tout en dédouanant la guérilla de sa responsabilité dans les enlèvements de civils (Il suffit hélas de reprendre les textes de Dona Yolanda, d’Astrid, de Fabrice, et maintenant de Mélanie. Même Lorenzo vient de faire son autocritique dans un récent Paris-Match que je cite dans un papier de mon blog en décembre. Dernière agression en date : le 5 février, à la veille de rencontrer le Pape à Rome, Yolanda, la mère d’Ingrid, a annoncé qu’elle demanderait à Benoît XVI de prier « pour la chute d’Uribe », selon l'agence italienne ANSA citée par ANNCOL, bras politique des FARC en Europe). Qui peut croire que la famille d'Ingrid Betancourt n'a jamais condamné la cruauté et l'injustice des FARC ? Tout au long de ces années, les proches de l'ancienne sénatrice franco-colombienne ont toujours dénoncé cette pratique abjecte des enlèvements (Idem. Ce n’est qu’à une date récente que l’on a enfin entendu des commentaires rapides de Fabrice contre les FARC. Maintenant non seulement Astrid ne critique plus les FARC, mais elle voudrait que la guérilla sorte de la liste des groupes terroristes établie par l’Europe). Les FARC ont depuis longtemps perdu tout crédit politique en généralisant les kidnappings. Personne ne conteste cette dérive criminelle de la guérilla, qui commence dans les années 1980 quand elle décide de se financer grâce à l'argent du trafic de drogue qui inonde le pays. Les FARC se coupent alors du reste de la société colombienne, leur projet révolutionnaire laisse place à une lutte purement militariste. Ce combat pour accroître leur emprise territoriale s'accompagne dès lors de violations massives des droits de l'homme. Aujourd'hui, personne ne défend sérieusement la vision d'une guérilla “romantique” en Colombie. L'épisode du petit Emmanuel est un exemple supplémentaire du cynisme dont est capable ce mouvement (j’aurais écrit « la barbarie » et non pas le cynisme, à l’égard d’un bébé arraché à 8 mois à sa mère, puis retrouvé abandonné avec un bras brisé, le paludisme et la leishmaniose) . Cette vérité sur les FARC n'a donc jamais été occultée, comme le prétend Jacques Thomet, qui tente de faire apparaître le président colombien comme un démocrate exemplaire, victime des mensonges des FARC relayés à l'étranger par la famille Betancourt et les autorités françaises (je n’ai jamais qualifié ce président « d’exemplaire », mais seulement relevé toutes ses concessions à chaque fois refusées par les FARC, dont celle du 13 décembre 2005, quand la guérilla a rétorqué « on ne négociera pas avec Uribe » à sa proposition, commune à celle du triumvirat France-Espagne-Suisse, d’offrir 180 km2 aux rebelles pour négocier un échange. Reprenez les archives, Nicolas !). Mais cette présentation de la situation colombienne, véritable panégyrique pro-Uribe, ne résiste pas à l'examen. Pour s'en convaincre, il faut revenir sur le parcours du président colombien. Car, contrairement à la thèse qu'avance Jacques Thomet, la violence politique qui ravage la Colombie ne se résume pas aux seules FARC (il m’eût fallu dix pages du Monde pour faire l’histoire de la violence en Colombie ! Il m’eût fallu aussi parler de l’ELN, ces « terroristes » (selon l’Union européenne) qui n’ont pas hésité, tout en se revendiquant chrétiens dans la lignée de leur ancien chef, le curé espagnol Manuel Perez, à enlever 200 fidèles dans l’église La Maria en pleine messe à Cali en 1999. Deux des otages sont morts en captivité). Depuis vingt ans, sous prétexte de lutter contre la guérilla, des milices paramilitaires d'extrême droite ont commis des crimes de masse contre la population. (Je suis d’accord, mais encore une fois le sujet était : les FARC, Emmanuel, Claraleti, Consuelo et Hugo Chavez. J’ai beaucoup parlé des exactions des paras sur les fils de l’AFP, dont les massacres à la tronçonneuse…) Ces derniers mois, des fosses communes ont été découvertes dans toutes les régions du pays. Le procureur général de Colombie a affirmé qu'elles pourraient contenir les restes de près 10 000 civils assassinés par ces groupes paramilitaires. Leaders populaires, syndicalistes, juges, défenseurs des droits de l'homme, journalistes : les paramilitaires se sont attaqués à toute forme d'opposition politique ou sociale avec une cruauté inouïe (la guérilla aussi a tué beaucoup de journalistes et même l’archevêque de Cali). La presse colombienne a révélé comment les chefs paramilitaires ont généralisé la torture en formant leurs hommes à démembrer vivantes leurs victimes.
Les derniers rapports d'enquête d'Amnesty International, de Human Rights Watch ou de la FIDH montrent comment les forces de sécurité colombiennes ont encadré, coordonné, voire participé, aux massacres paramilitaires. Les témoignages des victimes sont concordants, massifs, accablants. Des officiers supérieurs de l'armée ont “sous-traité” aux milices le soin de mener cette guerre “sale” en toute impunité. (Il faut lire aussi les rapports de HRW sur les FARC. Les hommes du commandant Granobles, frère du redoutable « Mono Jojoy », ont été condamnés à creuser un fossé de vingt mètres. C’était leur punition pour avoir assassiné en 1999 trois coopérants américains d’origine indienne en Colombie, dont les cadavres ont été retrouvés…sur le territoire vénézuélien. C’est dans les archives de Human Rights Watch). Mais les paramilitaires ne se sont pas cantonnés à ce travail de répression, ils ont bâti une redoutable organisation mafieuse qui contrôle l'essentiel du trafic de cocaïne vers les Etats-Unis et l'Europe. En s'infiltrant dans l'appareil d'Etat, les paramilitaires ont pu faire prospérer leur trafic et généraliser le détournement de fonds publics grâce à la complicité d'une partie de la classe politique au pouvoir. (le trafic de cocaïne est amplement partagé par les FARC. Quand j’ai rencontré secrètement Raul Reyes, n°2 des FARC, en 2004, j’ai traversé deux champs de coca avant de parvenir à son campement !) Or ce qu'omet de dire Jacques Thomet dans son article, c'est que la carrière du président Uribe est étroitement liée à cette expansion du narco-paramilitarisme. Dans un rapport de la DIA (Defense Intelligence Agency) datant de 1991, les services de renseignement militaire américains présentaient Alvaro Uribe Velez, alors sénateur au Congrès, comme un “politicien collaborant avec le cartel de Pablo Escobar aux plus hauts niveaux du gouvernement”. Quelques années plus tard, en tant que gouverneur de la région de Medellin, Alvaro Uribe Velez autorise la formation de coopératives de sécurité privée servant en réalité de couverture légale à des groupes paramilitaires peuplés de tueurs de la mafia. Dans son article, Jacques Thomet écrit que le père du président colombien a été abattu par les FARC. Certes, mais pourquoi ne mentionne-t-il pas que ce dernier était lié à certains parrains de la drogue du cartel de Medellin, que l'on a retrouvé un hélicoptère appartenant à la famille Uribe dans un immense laboratoire de cocaïne ? (Où sont les preuves ? Aucune poursuite de ce type n’a jamais été engagée ! Les Uribe étaient voisins, cela lui, des Ochoa. Fabio, aujourd’hui en prison aux USA, jouait enfant avec le fils Alvaro. On ne choisit pas ses voisins !). Pourquoi ne pas rappeler que l'ancien chef des services de renseignement, un proche du président Uribe, est actuellement détenu pour sa collaboration active avec les paramilitaires ? (c’est vrai ! Mais il a été lâché par Uribe dès qu’a été retenue sa présumée responsabilité, avant même qu’il ne soit condamné. Cet homme, José Noguera, est un sinistre personnage. Si j’avais publié ce qu’il m’avait dit le 4 juillet 2003, j’aurais eu beaucoup de problèmes. Il m’avait assuré qu’Ingrid était décédée. Mes autres sources le niaient ,heureusement, et je n'ai rien publié. Mes papiers sur la barbarie des paras ne lui avaient peut-être pas plu ?). Pourquoi omettre le fait que les paramilitaires ont joui du soutien de larges secteurs de la classe politique colombienne ? Cette année, malgré les menaces, les juges de la Cour suprême ont ordonné l'arrestation de quatorze députés et sénateurs. Tous sont des proches du président Uribe. Ils sont accusés d'avoir truqué des scrutins électoraux, ordonné des assassinats et servi les intérêts des groupes paramilitaires depuis le Parlement. Depuis 2005, le président Uribe a tout mis en oeuvre pour parvenir à une amnistie générale des paramilitaires en adoptant la loi dite de justice et paix.(Uribe fait la même chose avec les FARC ! De 17.000 en 2004, les FARC sont passés à 9.000 en 2007. A la suite de défections en masse). Cette législation prévoit, en effet, pour les responsables de ces crimes contre l'humanité des peines dérisoires en échange de leur démobilisation. La situation colombienne est complexe, sa violence, multiforme, parfois difficile à décrypter. Mais présenter la guérilla comme le “diable” et tenter de blanchir (je ne veux pas le blanchir, mais seulement rappeler ses concessions refusées par les FARC, et souligner l’appui populaire indiscutable, de 80% de la population, dont il bénéficie en Colombie ! La mobilisation populaire en Colombie contre les FARC le 4 février a été immense, avec quelque 10 millions de personnes dans les rues de tout le pays, mais les images n'ont pas été montrées sur les chaînes de télévision françaises !!!) un président colombien compromis dans l'entreprise criminelle du paramilitarisme est quelque chose d'inacceptable. Exiger la libération d'Ingrid Betancourt et de tous les otages retenus dans des conditions inhumaines par la guérilla (c’est la raison de mon combat, et rien d’autre) ne peut servir à exonérer l'Etat colombien de sa responsabilité dans le déchaînement de violence existant dans le pays.